1984 — Mil neuf cent quatre-vingt-quatre — Auteur : George Orwell — Traduit par Romain Vigier — Titre original : Nineteen Eighty-Four — Publié en 1949
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Ce commentaire est personnel.
Au risque d’ennuyer le lecteur, je choisis de faire part de mon ressenti et de mes réflexions. C’est parce que le contenu du roman s’immisce dans mes intranquillités. Il attise mes convictions et croyances.
Ce n’est pas un résumé. Minime est le risque de spoliation envers celui qui n’a pas lu le livre. Et, de toute façon, d’après mon point de vue, le déroulement du récit n’est pas l’objectif principal. Pour autant, la lecture est captivante.
Le Parti est vivant…
Le Parti est une machine tellement perfectionnée qu’elle ne dépend plus de ses rouages. Personne ne peut entraver son fonctionnement.
… ; on ne sait quoi ; les particules élémentaires ; les atomes ; les molécules ; les organismes vivants, dont les humains : telle est la progression sur l’échelle de la complexité. De fait, le Parti et son incarnation Big Brother prennent place au-dessus du niveau de celui du vivant. L’humain, qui est éventuellement l’organisme vivant le plus évolué sur terre devient une « cellule » de Big Brother.
Le méta-animal ne peut pas mourir, puisque les humains qui constituent ses « cellules » naissent, vivent et meurent, lui procurant un renouvellement éternel. C’est l’aboutissement final.
Comment cela est-il arrivé ? Personne ne le sait, personne ne s’en souvient.
… alors l’individu n’est rien
Évidemment, l’individu ayant un rôle secondaire, ses degrés de liberté sont réduits autant que possible, à son détriment. Le quotidien est si pauvre, qu’il n’y a rien d’intéressant à raconter. Finalement, ce sont les individus de la caste la plus inculte et la plus pauvre, les « prolos », qui disposent d’un petit peu de latitude. Ils n’ont pas assez d’instruction et de connaissances pour challenger et mettre en péril Big Brother (et le Parti).
Une ingénierie sociale aboutie et imparable
Les individus sont scrutés jour et nuit. Pour la propagande, rien n’est laissé au hasard. Des engrammes mémoriels sont injectés et entretenus sans relâche, grâce à des proclamations. Tous les médias disponibles sont exploités 24/7 avec intensité. En comparaison à Big Brother, Gustave Le Bon, Edward Bernays ou Joseph Goebbels sont des apprentis pour attiser la forge de l’opinion. L’hypnose est ici employée globalement, alors Milton Erickson est nettement surpassé. Les triggers (événements déclencheurs) hypnotiques s’abattent en grêle sur les foules humaines.
Vecteur #1 : la peur et même la terreur
En 1984, les gens vivent dans une peur permanente. On est terrifié à l’idée de se faire arrêter, de se faire torturer, de se faire aliéner totalement. Il existe un système de gradation exponentielle de l’effroi qui se dresse telle une barrière infranchissable. Il est impossible de s’y soustraire.
Vecteur #2 : une politique délibérément absurde
Les ordres adressés à l’attention de la population sont suivis de contre-ordres demandant l’inverse. Assis ! Debout ! Assis ! Couché ! Debout ! … comprenez-vous ?
Ce qui était vrai est maintenant faux. C’est un délit ou même un crime de ne pas immédiatement personnellement changer d’avis lors d’un revirement d’opinion à 180° décrété par le Parti.
Vecteur #3 : des tensions sociales et microsociales savamment organisées
La trahison est encouragée et considérée comme un devoir moral. Il s’agit de signaler toute déviance. Ainsi, la délation est une pratique très valorisée. Dans les familles, il est recommandé de se dénoncer mutuellement. Les enfants ne doivent pas hésiter à mettre en cause leurs parents qui d’ailleurs ne voient pas d’inconvénient à cela. Éprouver des sentiments amoureux est source de grands périls.
Vecteur #4 : l’absurdité et le révisionnisme culturel
L’ensemble des véhicules de la culture sont biaisés, absurdes, paradoxaux, voire porteurs de contradictions franches. Les fondements éthiques sont des sables mouvants. Tout change au fil des jours et les inversions totales sont décidées sans vergogne avant que tout soit chamboulé de nouveau. L’âge du capitaine et le sens du vent semblent être les critères décisionnels du Parti. Les individus ne peuvent pas se bâtir un système de valeurs cohérent. Ils sont acculés aux pathologies psychologiques les plus sévères.
Vecteur #5 : la révision de l’histoire
L’histoire humaine est révisée quotidiennement. Le récit du passé est fluctuant au gré des lubies du « Parti ». Alors le temps présent change de signification. Les objectifs futurs louvoient irrémédiablement.
Non seulement le passé change fréquemment, il s’avère aussi qu’il n’a aucune profondeur temporelle. Tout a toujours été comme l’instant présent. Tout écrit ou objet qui évoque un passé de quelques décennies doit être réécrit, révisé ou détruit.
Vecteur #6 : la révolution permanente
Il y a longtemps, j’ai lu « Les années rouges » (Les Années rouges de Hua Linshan – Éditeur : Seuil). À la première personne, l’ancien « garde rouge », témoigne de la révolution culturelle chinoise des années 1960. Lors de cette lecture, j’ai été marqué par le phénomène des récurrences successives du process de « révolution ». Lorsque le changement est terminé, on recommence : de nouveaux leaders émergent de la masse et leurs prédécesseurs sont assassinés sur le champ.
Le scénario de 1984 ne manque pas de montrer ce phénomène troublant poussé à son paroxysme. Le processus de révolution est tellement parfait qu’il « est en rotation sur lui-même » indéfiniment, indifférent aux acteurs impliqués. Il semble que personne n’ait le contrôle, sauf éventuellement la figure symbolique et imaginaire de Big Brother.
On évoque de nouveau ce phénomène métadarwinien qui a fait émerger une mégastructure sociale si parfaite qu’elle en devient immortelle. Les fourmis vivent comme ça, non ?
Vecteur #7 : la guerre, à n’en pas douter
La guerre est permanente. Elle se passe au loin (c’est déjà ça…), mais elle justifie tout le reste : la permanence du Parti et tous les sacrifices de la population.
Vecteur #X : …
J’en oublie. Lisez donc le livre.
Un grégarisme extrême
Les écrits de George Orwell nous entraînent au bi du bout de l’asservissement par une autorité perverse. C’est pire que les poules du poulailler qui, tout en respectant de mystérieuses hiérarchies, jouent une sorte de match de rugby cruel pour quelques épluchures de pommes de terre. Les moutons qui pétochent lorsqu’ils sont éloignés et qui recherchent le centre du groupe sont bien chanceux, si on les compare aux circonstances de vie de Winston, le personnage principal du récit.
L’ingénierie sociale pratiquée à son paroxysme fait sciemment émerger une caractéristique humaine enfouie dans le génome de chacun d’entre nous : le comportement grégaire, le panurgisme, cette propension qu’on certains animaux à se regrouper et à s’imiter pour survivre. C’est le levier préféré des gouvernements totalitaires.
Conséquence : le plus court chemin vers la ruine et le déclin
Ce qui advient, c’est la disparition de toute la richesse culturelle d’une ethnie, d’un peuple, d’une nation, peu importe quel périmètre le définit.
La planète Terre ne comporte plus que trois pays. L’altérité est réduite au minimum possible, amoindrissant d’autant les espoirs et les rêves.
Toute la politique du « Parti » conduit évidemment à la stagnation, ou pire, la décadence généralisée de la civilisation. Les technologies n’évoluent pas. Les sciences sont déliquescentes.
Les individus survivent mal, dans le stress absolu, dans l’angoisse. Ils sont maladifs et malsains.
Ma conclusion : L’acceptation, c’est trahir
On se doute dès les premières pages que l’histoire se termine dans une infinie tristesse. Chacun peut en faire une interprétation. Voici la mienne :
En fin de compte, accepter le totalitarisme c’est pire que la mort. C’est la trahison absolue de tous ceux que l’on aime et que l’on porte dans son cœur. C’est aussi trahir ceux qui viendront après. Ainsi, la faiblesse d’accepter toute émergence autoritaire amorce un risque de spolier de leur liberté et de leurs droits nos proches, nos descendants et tous ceux avec qui l’on partage une vision du monde.
Il arrive un temps où, pour avoir capitulé, il devient difficile de ne pas mourir de chagrin. Mais, le passé nous raconte qu’un phénomène de résistance émerge et s’organise dans les contextes pires que la mort. Alors, courage !
Lire 1984 en 2024, m’a troublé vivement parce que je me vois un peu dans le « miroir 1984 » de « l’an 2024 ». L’image est floue, mais on distingue quelques détails troublants, n’est-ce pas ? L’aurais-je lu, disons en 2019, je ne crois pas que son influence aurait eu autant d’impact sur moi.
Moi aussi, je l’ai lu. On se voit ! Autrefois, on disait : tout change, c’est le progrès. Maintenant, on regrette : tout change, c’est le régrès.
Je comprends votre point de vue. C’est si bien exprimé. Merci pour votre commentaire.
Avez vous lu La Ferme des animaux ?
Non, je regrette de ne pas encore l’avoir lu !